Invisible [Critique]

. 24.5.10
View Comments

Certes, j'ai une affection particulière pour Paul Auster. Pourtant, cela fait pas loin d'un mois déjà que son dernier roman traîne dans mes étagères, momentanément égaré, dommage bien involontaire d'un rangement hâtif.

Comme souvent lorsqu'il s'agit de cet auteur, vous résumer correctement la trame de ce roman serait également vous en déflorer à la fois bien trop de l'histoire et de la construction du livre. 

Mais je vais tacher de me lancer. 
Il s'agit ici de suivre l'histoire de Walker, aspirant poète et étudiant à la prestigieuse université de Columbia dont le destin se retrouve emporté dans une suite de péripéties après avoir croisé le chemin de Bertand de Born, un charismatique Français. 

La journaliste Florence Noiville écrivait il y a quelques jours la chose suivante au sujet de ce livre
« Invisible » est un vertigineux jeu de bonneteau où le lecteur prend plaisir à se perdre. Attention mesdames et messieurs : où se situe vraiment l'histoire de ce livre ? Est-elle ici ? Est-elle là ? En êtes-vous sûrs ? Cette version-ci des faits vous semble vraisemblable ? Et si elle était au contraire entièrement fabriquée ? Qui tire les fils et lesquels ? Qui triche, qui fantasme, qui manipule qui... ? Au grand bonneteau de la fiction, Paul Auster brouille et rebrouille les cartes à une allure vertigineuse. Si bien que quiconque entre dans Invisible, son treizième roman, risque fort de ne plus pouvoir le lâcher.[cf]
Pour ma part, je n'ai pu me départir de l'impression qu'Auster devient avec l'âge un gros chat qui prend plaisir à tourner en tous sens une pelote de laine, non sans la découvrir à mesure pour en révéler insoupçonné.
D'un bout à l'autre, l'auteur s'amuse avec les  notions  théoriquement fixes du roman.Il joue avec les notions de début et de fin, s'amuse à retourner les rôles de narrateur, simple personnage, écrivain ou lecteur avec une simplicité qui rend le tour de passe passe particulièrement brillant. 

Au passage, et puisqu'en littérature il n'est jamais question d 'autre chose que de style, l'éditeur Actes Sud mérite quelques éloges pour s'entourer de traducteurs qui savent écrire. 

Alors bien sûr, on pourra reprocher à l'auteur de jongler un peu toujours avec les mêmes quilles, de se laisser aller à ses marottes. 
Mais à mon sens, peu importe. Un roman doit se suffire à lui--même sans que l'on puisse lui reprocher d'avoir un peu les même yeux que son grand frère. 

Or croyez-moi celui-ci fait bien plus que se suffire à lui-même.

Extrait :  
Après un instant, tu déposes ton verre, toi aussi. 
Vous vous laissez aller contre le dossier du canapé et Gwyn te prend la main, entrelaçant ses doigts aux tiens. Elle demande : tu as peur ? Tu lui dis que non, que tu es extrêmement heureux. Moi aussi dit-elle, et alors elle t'embrasse sur la joue, très doucement, rien qu'un léger câlin, simple frôlement de sa bouche contre ta peau
Tu comprends que tout doit aller, doit progresser à tous petits pas, que ce sera pendant un bon moment une danse hésitante et timide entre oui et non, et tu préfères qu'il en soit ainsi car, si l'un de vous deux devait être pris de scrupules, il serait encore temps de faire marche arrière et de renoncer. le plus souvent, il vaut mieux que ce qui éveille l'imagination éveille l'imaginaire, et Gwyn en est bien consciente, elle est assez sage pour savoir que la pensée et les actes peut être immense, un gouffre aussi vaste que le monde lui-même.

L'aiguillage

. 17.5.10
View Comments
Elle le nargue cette guitare désaccordée dont l'étui s'est couvert de poussière, comme pour donner la mesure de son abandon. Il a le sentiment d'avoir perdu la force plus que l'envie. Et puis les mots aussi, depuis qu'ils peinent à se ranger en harmonie sous sa plume.
Il se voit comme un train lancé à plaine vitesse, trop conscient de l'aiguillage qui ne cesse d'approcher.
Et le vent tape d'un cote comme de l'autre. 

Il tremble. Il a froid, un peu. 


Puis il se dit que c'est parfaitement bête un train. 
Quel idiot accepterait de se mettre sur de rails, pour ne plus pouvoir qu'avancer ou reculer et ne s'arrêter que dans les gares autorisées ? 

Il n'a pas envie de cela. Plus envie. De cela au moins il est certain. 

C'est peut être l'heure des petits sentiers, ceux qui ne mènent pas forcément loin, pas aussi vite que le train. 
Mais rien qu'à l'idée de marcher parmi les ronces et le thym il se sent déjà comme un peu plus vivant. 
Bientôt viendra la prochaine gare et l'occasion de descendre peut être, discrètement, l'air de rien. 

Robin des Bois [Critique]

.
View Comments
Ce Robin des Bois, je suis allé le voir sans grand enthousiasme, avec l'envie paresseuse de celui qui s'est vu conter trop de fois la même histoire. 
Ils faut croire que les chuchotements répétés des gens autour de moi à chaque passage de la bande-annonce on réussi à ancrer une bonne fois dans ma tète le message subliminal selon lequel "on dirait Gladiator". 

C'est vrai, on dirait Gladiator. 
De la musique au look de Russel Crowe on pourrait d'ailleurs s'amuser longtemps  les analogies.
Mais à raisonner de cette manière, ce "Robin des Bois" on dirait simplement un film de Ridley Scott.

Or, il y a en à mon sens deux manières d'aborder le cinéma de Ridley Scott.
On peut tout d'abord critiquer ses plans maniérés, ses tics récurrents, ses personnages stéréotypés. 
Et l'on aura raison. 
Mais l'on peut tout aussi bien admirer la composition habile des ses plans réfléchis à la manière d'un cas de bande dessinée et apprécier ses personnages d'envergure mythologique. 
Et l'on y prendra bien plus de plaisir.  





Pour ma part, je dois concéder que je suis généralement un bon client de Ridley Scott, et cette fois-ci ne fait pas exception. 

Conscient que l'histoire de Robin des Bois est un sujet largement foulé,  dont on n'attend plus de grande surprise le script choisit d'aborder le sujet par un autre versant. 

C'est donc en France, à son retour de la croisade de Richard Coeur de Lion que l'on découvre le héros avant que de suivre son arrivée en Angleterre où il se retrouve au beau milieu d'un complot mené par de perfides Français... 
De lady Marianne au perfide roi Jean en passant par l'intraitable Sheriff de Nottigham, chacun des personnages clés de la légende est ici revisité sous un jour neuf. 


Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la sauce prend très très bien. 
Voilà un "blockbuster" très réussi, bourré de plans à couper le souffle et finalement bien plus cohérent qu'un Iron man 2 par exemple. 
Miam. 

Aliments Populistes

.
View Comments
L'idée de cet article a probablement fait surface au supermarché, celui du coin de la rue, alors que je quittais le rayon "biscuit".
Il y avait ces muffins au chocolat en tête de gondole, qui m'ont semblé si dodus dans leur emballage trop marron que je m'en suis emparé. 
J'ai retourné la boite une première fois, perplexe, avant de remarquer un logo "Equitable"  qui me faisait pourtant face depuis le tout premier instant. 
C'est probablement lui qui m'a décidé à enfourner ces gâteaux dans mon panier avec la ferme intention de sceller leur sort dès le petit déjeuner du lendemain. 

Non... C'est très probablement quelques heures plus tard ; lors de ce petit déjeuner, à l'exact instant où j'ai distraitement jeté un œil à l'étiquette de mes muffins équitables que la graine de cet article s'est plantée.

Je m'arrête un instant pour vous préciser que je n'ai théoriquement pas grand chose d'un "consommateur militant". Pas plus écologiste qu'un autre, ni très spécialement revendicatif à l'idée de manger dans un fast-food

Cela dit, ils me plaisaient bien mes muffins équitables. L'idée que le producteur  d'un produit mérite d'être rétribué correctement, celle-là même qui s'affiche fièrement derrière les logos des "labels équitables" me paraissait bien plus un principe de "bon sens" qu'un authentique acte militant. 

Gardez-vous cependant de me prendre pour un naïf. 
Si je n'ai qu'une bien vague idée des prix pratiqués à l'autre bout du monde, j'ai appris le "vrai prix" des primeurs lorsque ma profession m'a contraint à connaître de ces trop nombreux dossiers de procédure collective qui concernent des paysans des Bouches du  Rhône...

Mais revenons à nos muffins. 
Entre deux bouchées, j'ai pris un instant, puis un autre pour jeter un œil à l'étiquette. 
Mais le mieux est encore que je vous laisse en faire autant ;


Pas glorieux hein ? 
Si je résume, seuls 47 % du poids total de mes muffins sont issus du commerce équitable. 
Pire, environ 8 ingrédients sur dix sont issus du commerce "non équitable" sans que cela entame le moins du monde leur "certification".
Parfois, je me dis que si je lisais les étiquettes je mettrais moins de bêtises dans mon chariot. 

Depuis, je vois de "l'équitable" partout, du moindre rayon de grande surface à ma télé qui n'a pourtant rien demandé. 




C'est dans cet état d'esprit que je suis tombé sur le dernier hors-série de l'aussi aussi confidentiel qu'intéressant magazine Poliitis  intitulé "les multinationales à l'assaut du bio et du commerce équitable"


On y apprend avec force détails et analyses ce que je pressentais : l'Equitable a quitté les rayons des magasins spécialisés pour envahir les grandes surfaces.
Et au passage, son ambition s'est diluée.  


Pour vous donner une idée de sa teneur, j'ai retenu une toute petite sélection totalement subjective et désordonnée de citations issues dudit magazine :
Les barres kitkat portent le logo fairtrade sans autre précision alors que seuls le cacao et le sucre sont certifié"

L'arrivée des gros acteurs conventionnels sur le marché de l'équitable a réduit à néant la construction de filières véritablement alternatives où le lien direct entre un producteur, un importateur  et ses consommateurs primait sur les logiques de marché. La photo du petit producteur sur les emballages est le dernier souvenir d'un ami disparu dans les brumes du marché. Mais le concept perdure pour des raisons de marketing"

"Les chocolats noirs cote d'or affichent 30% Minimum de  cacao certifié, soit 70%  maximum de cacao  non durable  et inéquitable"
Je m'étais rêvé un instant en consommateur citoyen, armé de ma carte bleue comme trop rarement d'un bulletin de vote. 
Avec des logos alléchants qui vont du "Bio" à l'"Equitable" en passant par le "Durable" ce qu'on m'a vendu, c'est un programme politique qui proposait rein de moins que de changer le monde pour le rendre plus beau et plus juste. 

J'aurais dû me méfier. 

Je connaissais le populisme politique, il me semble bien que l'époque est à présent au populisme alimentaire.